T'ang Haywen émerge lentement du purgatoire
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- 26 avr. 2023
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La dispersion réussie d'une partie de l'atelier de l'artiste franco-chinois disparu il y a trente ans marque une première étape dans sa redécouverte.
Écrit par JEAN-CHRISTOPHE CASTELAIN le 13 avril 2023
Paris. Le 5 avril, Artcurial a proposé à la vente 50 œuvres sur papier de T’ang Haywen (1927-1991). Elles ont toutes été vendues, bien au-dessus de leurs estimations (très basses, cependant, à 2 000 euros en moyenne chacune), pour un total de 215 000 euros frais compris. Ce n’est pas encore l’exubérance irrationnelle du marché, mais c’est un début encourageant pour une œuvre dont le marché a longtemps été perturbé par une succession de mésaventures.
Imbroglio juridique
La succession de T’ang Haywen est à l’origine de ces problèmes. T’ang arrive à Paris en 1948 depuis le Vietnam, où sa famille chinoise s’était réfugiée, pour faire des études de médecine. Il préfère être artiste et mène une vie de bohème. À sa mort en 1991, il laisse un important stock d’œuvres non répertoriées, sans personne pour s’en occuper ; il n’avait pas de galerie et avait depuis longtemps rompu avec sa famille. Constatant la vacance de la succession, les tribunaux ordonnent un inventaire et confient une partie de la vente en 1992 au commissaire-priseur Yves-Marie Leroux. Pourquoi seulement une partie ? Parce que l’autre partie a été volée par les manutentionnaires de Drouot, les « cols rouges » qui avaient pris la fâcheuse habitude de se servir lors des inventaires. L’affaire éclate en 2009 et il faudra de nombreuses années de procédures avant que les Domaines puissent mettre sur le marché le stock détenu par les « Savoyards », dont les 50 lots Artcurial (Note 1).
Entre-temps, plusieurs autres affaires judiciaires ont compliqué la situation. Elles concernent la titularité des droits patrimoniaux. Philippe Koutouzis, expert de la vente Artcurial, prétendait avoir obtenu ces droits en 1995 auprès du frère de l’artiste, qu’il avait retrouvé en Chine. Plusieurs personnes contestaient l’existence du frère, à commencer par le galeriste Enrico Navarra (décédé depuis), qui mena une bataille judiciaire acharnée contre l’expert. Au terme de ces années de procédures, la justice a débouté les différents plaignants et reconnu définitivement en 2018 la titularité des droits à Philippe Koutouzis (Note 2).
Philippe Koutouzis n’a pas attendu 2018 pour consolider son expertise sur l’artiste, collecter des archives, préparer un catalogue raisonné, établir des certificats d’authenticité… et lutter contre les faux. Car il semble que de nombreux faux T’ang Haywen circulaient sur le marché, revendiquant la provenance « Leroux » (la vente de 1992 du commissaire-priseur dont le bordereau était opportunément très incomplet). Très souvent, Philippe Koutouzis tombait sur le nom de Jean-Robert Pellotier, président d’un Comité T’ang Haywen, qui se chargeait de mettre en vente des œuvres de l’artiste. Philippe Koutouzis a pu prélever un échantillon de papier sur l’une des œuvres contestées et le faire analyser par un laboratoire spécialisé – qui a conclu que le papier datait de 2018, bien après la mort de T’ang… (Note 3)
Prochaines ventes aux enchères, et bientôt le musée Guimet
Les Domaines ont confié à Philippe Koutouzis la mission de sélectionner les œuvres à vendre chez Artcurial (d’autres ventes auront lieu) ainsi que les œuvres proposées en donation au musée Guimet. Le musée national des Arts asiatiques-Guimet a depuis accepté la donation de 30 carnets d’études, 650 dessins et 200 œuvres des Domaines, et s’est engagé à organiser une exposition en 2024.
Cette exposition, le succès de la vente Artcurial et le renforcement de la légitimité de l’expert devraient permettre à la cote de l’artiste de continuer à grimper. Et il y a de la marge si l’on considère la valeur marchande de Zao Wou-Ki et Chu Teh-Chun, deux artistes français d’origine chinoise, de la même génération que T’ang mais aux parcours plus paisibles.
Note 1 : Les prétendus « cols rouges », parce qu’ils portaient une veste à col rouge, étaient aussi appelés « savoyards » car originaires de quelques villages de la région française de Savoie. Ils étaient exclusivement chargés du déplacement des objets et œuvres d’art mis en vente à Drouot. Pendant très longtemps, ils volaient des biens, notamment ceux des successions vacantes, comme celle de T’ang à sa mort. Les Domaines, administration rattachée au ministère français du Budget, n’ont été chargés qu’en 2020 de la vente de ce lot d’œuvres. lejournaldesarts.fr/marche/peines-confirmees-en-appel-dans-laffaire-des-cols-rouges-138767
Note 3 : Jean-Robert Pellotier fait l’objet de plusieurs plaintes pénales, dont l’instruction se poursuit. Les prélèvements de papier et leur datation au carbone 14 (C14) concernent non pas une mais 40 peintures dont la commercialisation remonte à Jean-Robert Pellotier, établi en Belgique et utilisant l’écran de sociétés luxembourgeoises pour écouler les contrefaçons. Les datations C14 ont été réalisées par le Laboratory of Ion Beam Physics de l’ETH Zurich et ont fait l’objet d’une publication scientifique dans la Cambridge University Press. tanghaywenarchives.com/news/tang-haywen-archives-co-authors-an-article-published-by-cambridge-university-press









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